La cristallisation des enjeux

La Loi navale

Les conséquences du Naval Bill

À l'été 1911, Laurier déclenche une élection qui doit avoir lieu le 21 septembre. Le mécontentement à propos du soutien à la Grande-Bretagne et de la forme qu'il doit prendre est généralisé. La Loi navale devient un enjeu, quoique mineur, de la campagne électorale que les Libéraux perdent au profit des Conservateurs. Ces derniers, qui l'ont pourtant appuyée, rejettent maintenant son application. En arrivant au pouvoir, ils suspendent la construction des nouveaux navires ainsi que l'instruction des marins, tout en permettant au Rainbow de poursuivre ses patrouilles de pêche.

En juillet 1912, le premier ministre conservateur Robert Borden assiste en Grande-Bretagne à une revue navale formée de 315 navires. On ne manque pas de lui noter que les colonies, à l'exception du Canada, participent à cette démonstration de puissance. Après discussion avec Winston Churchill, premier lord de l'Amirauté depuis octobre 1911, Borden revient au Canada. En décembre 1912, son gouvernement dépose un projet de loi qui autorise le pays à verser jusqu'à 35 millions de dollars à la Grande-Bretagne pour aider sa marine. C'est un autre revirement du gouvernement britannique qui, trois ans plus tôt, soutenait la création de marines locales dans les dominions. Malgré une forte opposition, dont celle d'une partie des nationalistes du Québec, alliés des Conservateurs en Chambre, le projet de loi est voté par les Communes, le 15 mai 1913, mais rejeté par le Sénat, dominé par les Libéraux.

La seule loi reconnue reste donc celle du 4 mai 1910. Cependant, l'abandon pratique de son application par les Conservateurs a conduit le Service naval au bord de la disparition. En effet, en août 1912, les marins anglais prêtés au Canada retournent chez eux. Devant l'incertitude entourant leur sort, les recrues canadiennes désertent en grand nombre. En octobre 1912, les deux croiseurs sont immobilisés et le recrutement est interrompu. Les quelques marins de tous grades qui restent sont transférés à la Royal Navy. En 1913, le Service naval devient le Service de protection des pêches, bien que Kingsmill s'assure qu'une instruction navale de base soit maintenue au Canada. Deux petits navires datant des années 1880, le Constance et le Pebel, dragueurs de mines peu utiles, même pour l'instruction, restent en service 59.

Au moment où l'affaire a pris des dimensions politiques, la plupart des Canadiens n'étaient pas en mesure d'évaluer l'importance militaire de la force navale projetée. La question n'a guère été modifiée par l'entrée du Canada en guerre, au mois d'août 1914. La marine canadienne est alors si faible qu'elle ne peut ni soutenir la Royal Navy, ni protéger les côtes canadiennes. Qui plus est, la base de l'industrie navale canadienne que l'on avait projetée est restée à l'état de projet.