La vie quotidienne en Nouvelle-France

Les soldats

Le « sergent-racoleur »

Soldat des Compagnies franches de la Marine en Nouvelle-France, vers 1740

Légende: Soldat des Compagnies franches de la Marine en Nouvelle-France, vers 1740

La technique habituelle du parfait « sergent-racoleur » consiste à se poster dans une taverne, revêtu d'un bel uniforme, et à s'y tenir à l'affût de quelque jeune homme en mal d'argent et de changement. Celui-ci a beau se méfier, quelle tentation que de partir à l'aventure au service du roi, de se couvrir d'or et d'argent dans les colonies pour ensuite revenir fortuné dans son village et y raconter ses aventures exotiques ! Après tout, c'est ce qu'a fait le recruteur, visiblement à l'aise, heureux de vivre, et qui paye si généreusement à boire. Et puis, il y a les filles indigènes, si accommodantes, sans parler des riches Créoles qui aiment les beaux soldats ! Et au Canada, quelle fortune à faire, rien qu'à échanger des fourrures contre des pacotilles, et sans avoir à craindre les fièvres mortelles des tropiques. Les Iroquois ? Ils s'enfuient à la vue des soldats du roi et on n'a plus qu'à brûler leurs cabanes pendant que les Anglais restent dans leurs villes à boire de la bière. D'ailleurs les soldats du roi ne boivent que du bon vin et mangent souvent du pâté. Son congé ? On l'obtient facilement, sur demande. Et puis, il y a la prime d'engagement, payable immédiatement. Après plusieurs verres, le jeune homme, passablement enivré, se laisse tenter et signe son contrat (ou appose sa croix), reçoit la prime, puis célèbre l'événement en offrant à boire.

Ce genre de scène, digne du Candide de Voltaire, est pourtant la façon classique de recruter les troupes. Les affiches du temps sont éloquentes quand il s'agit de faire miroiter des promesses : « en attendant qu'ils deviennent officiers, leur service est agréable », dit-on des Volontaires de Grassin, en ajoutant qu'ils ont les mêmes maîtres d'armes et maîtres à danser que les officiers-cadets. Si, par malheur, le service ne plaît pas à la recrue, le colonel « se fait un vrai plaisir de lui procurer un emploi ailleurs » ! À en croire une autre affiche, rien de plus agréable que la vie dans l'artillerie : « On y danse trois fois la semaine... et le reste du temps est employé aux quilles, aux barres, à faire des armes. Les plaisirs y règnent... » 77 On recrute même pour des régiments fictifs, aux noms prestigieux ! Si le jeune homme, un peu naïf, se laisse leurrer par ce boniment, la plupart se doutent bien que tout ceci n'est pas absolument conforme à la réalité. Mais ils se portent volontaires pour l'aventure. Une affiche des troupes de la Marine ne dit-elle pas « qu'on y voit du pays » 78 ?

Les futurs soldats du roi ne sont pas tous recrutés dans les auberges. Certains sont des jeunes gens de bonne famille que leurs parents veulent éloigner pour quelque frasque ou écart de conduite. Ils ne sont pas méchants pour autant si on en juge par le témoignage d'un certain sieur Le Beau qui, en 1729, a la surprise de retrouver un ancien compagnon d'école parmi ces exilés qu'on envoie au Canada ! Durant les années 1730, quelques repris de justice prendront la même route, mais les autorités de la Nouvelle-France s'objecteront à cette pratique, qui sera abandonnée. Pendant les guerres, il arrive que le recrutement se fasse de force par des racoleurs peu scrupuleux des usages, et le profil de la recrue ne correspond pas toujours aux critères de base. Des rapports de l'époque signalent qu'on trouve dans les contingents des enfants, des vieillards et des estropiés. Certains recruteurs professionnels ne sont pas des militaires, mais des embaucheurs qui travaillent à commission. À partir de 1751, la Marine emploie à cette tâche un certain sieur de Gignoux au lieu du sergent ou de l'officier habituel. Il se peut que ces gens forcent la note à l'occasion. Enfin, dans certains cas, le service militaire apparaît à la recrue comme le seul moyen de subsister. Tel fut celui d'un jeune orphelin, soldat à Louisbourg, qui refusa d'être licencié pour cause de maladie et « se mit à pleurer, disant que s'il était congédié il ne saurait que faire pour gagner sa vie » 79.

Images additionnelles

Officier recruteur, vers 1700